Analyse Existentialiste du Phénomène Eminem – 2011

eminem-phenomenalJuin 2011.“ Bad meets Evil – Hell : The Sequel “ est le fruit d’une collaboration : Royce 5’9’ et Eminem, un rappeur blanc venant de Détroit ou Seattle – non, ça c’est Nirvana. Nevermind, l’important c’est de parler de 3 morceaux : Above the law, Echo et Lighters…dans une analyse globale de l’oeuvre d’Eminem, textes et faits à l’appui, voir l’action de leur dynamique ininterrompue sur son identité, et tenter de cerner ainsi le noyau dur qui caractérise l’expérience de vie phénoménologique d’Eminem, l’après-Kurt Cobain.

(Edit : La Partie 2 de cette analyse, écrite lors de la sortie deux ans après de MMLP2, est à lire ici : Eminem 2 : décoller c’est atterir.)

(Edit * : Rajout de Phenomenal et Kings Never Die. 22 Juillet 2015 : Sortie Ciné de  » La Rage Au Ventre » dont il compose la B.O.)

“LET ME SYMPLIFY THE RHYME, TO JUST AMPLIFY THE NOISE”

                            Peu ou prou, l’avènement d’Eminem et sa chute couvre le passage de l’adolescence à la découverte de la vie d’adulte de son cœur-cible d’auditeurs. L’amalgame est vite fait, les deux déceptions allant de paire. Oui, mais Eminem c’est même la génération au-dessus de moi. Tu sens l’écart de vécu. Non ? En clair : vous entendiez son message et son combat, tandis que la société le matraquait pour le faire taire, car vous étiez à l’écart du monde. Le présent jugement, si loin de vos débuts enflammés, c’est la rentrée dans la danse de la vie en sus de la déception. Mais faut dire ce qui est, Eminem les a bien éduqués. Comme Nirvana en notre temps. Ce devait être fascinant pour un jeune de voir une icône aussi libre et décriée ne jamais tomber. Pas de déprime, pas de suicide, pas de perte d’inspiration, pas de récupération par le système dû au changement de situation sociale, juste l’inexorable montée en puissance d’un génie. C’est alors qu’Encore laisse un long silence avant Relapse.

               Stay Wide Awake, Undergound, Beautiful, suivis de Music Box, petites perles de Relapse, noire galette sur la folie et la désintox, surprennent au regard des deux titres de pré-lancement We made you et Crack a Bottle. Fausse annonce d’un retour à la jovialité. Eminem cherche ses marques, a mûri, à peine remis de sa célébrité et de son collapse qu’il se prédisait. On le comprend à peine dans Relapse, il use d’images et de métaphores, et choisi le thème du serial killer. Sa douleur est encore en lui et on est loin de la clarté qui fait son style, sans laquelle il ne serait pas devenu le phénomène le plus vendu de la dernière décade, mais un énième artiste de plus. Son efficacité a toujours été d’articuler. Toutefois Relapse prouve un artiste à flow toujours plus exigeant et une maîtrise plastique inégalable du verbe. On a compris, il a pété le mur du son depuis longtemps. L’essentiel c’est qu’il revient : et comme toujours avec cet individu, ça lui fait un effet psychanalytique à vitesse accélérée ce ping-pong entre lui et la médiatisation. L’album aura participé de sa rémission. Il change alors et c’est pourquoi Relapse 2 deviendra au dernier moment Recovery : l’album numérique le plus vendu l’an passé, auréolé de distinctions, la consécration d’Eminem en adulte et par la société, enfin, et son vrai come-back (quoique, je soulèverai plus tard le hic). Et là, quand même, petite jouissance personnelle pour ma pomme en entendant le titre de pré-lancement Not Afraid : le retour direct à sa plume légendaire :

“ You can try and read my lyrics off of this paper before I lay ‘em  

 » Tu peux essayer et deviner mes lyrics sur ce papier avant que je les couche

But you won’t take this thing out these words before I say ‘em « 

Mais tu n’ôteras pas l’essence de ces mots avant que je les dise ”

                         Po po po. Tout le monde ne peut qu’applaudir, car on ne remet jamais en question la qualité, et le résultat étant une valeur en soi. Et là Eminem se dégage de ce qui le gênait profondément. Ce qui l’assaillait : le versant caché de la célébrité, le mimétisme de son public qui l’a conduit à la perte de confiance de sa singularité. Not Afraid est aussi un message tous ceux qui le regardent les yeux ronds : « C’est mon rôle. Je ne repousse pas puisque je propose de faire front. » Alors comment passe-t-on du flou «  welcome to the darkside of the force » où il moque la prétention des gens à la limpide clarté de çà. Bah entre Relapse et Recovery, il y a le moment clé, Drop The World, lorsque :

MARSHALL MEETS DWAYNE

                     Une sucrerie pour les intéressés et moi-même, vidéo plus récente d’un an que l’article, appuyant la pertinence de ce qui à venir est à lire (2012):

                     Né en  82, Lil Wayne c’est pile ma génération pour le coup. Les médias auraient aimé qu’ils se mettent dessus, mais ils gravitent dans deux sphères lointaines. Pire que tout en 2009, les deux devaient faire leur come-back en même temps, le même mois. Les deux CD les plus attendus des deux plus grands rappeurs. Si on fait la liste des grands, le seul valable après Eminem c’est bien Lil Wayne. Vente, popularité et talent. Ça donnait du : « ouais Lil éclate Eminem », le noir/le blanc, le cool/l’énervé. Et puisque le rap c’est à qui est le meilleur, est-ce que Lil Wayne a tué Eminem pendant son sommeil comme Eminem a surclassé ses pères ? Le truc génial c’est qu’ils en viennent à se rencontrer par-dessus la polémique. Un pied-de-nez passé sous silence. Car ils ont compris en se côtoyant qu’ils avaient plus en commun que le monde réuni. Et Drop The World n’est qu’un glaire dégueulasse dans notre face. Un doigt d’honneur de la taille d’une fusée. Découvrant finalement que la similitude de leur problème psychique est liée à leur condition d’être-à-part, ils décident de « take a spaceship and leave earth motherfucker ». Seul c’est un délire, à deux ça devient une vérité. La déprime qui les ont cisaillés semblent soit leur dire «  tu es comme tout le monde plie toi » soit leur demander d’accepter passivement l’étrange fatalité du grand artiste dit maudit. Les rappeurs travaillent le réel et l’esprit, ils ne peuvent pas se plier sans réagir ainsi au magique de la dépression ou se mettre à peindre des rêves. Mais lorsqu’alors ils se voient enfin Soi dans un Autre, ils acceptent plus facilement cette étrange supériorité qu’ils ont par rapport à la masse et que porte aux nues le système de consommation de masse. Avant t’étais reconnu mort, pas vivant et on se disait après coup, non mais quand même quelle tristesse qu’il fut (soi-disant) isolé, ou mal compris. Pourquoi étrange supériorité ? Car elle se résume ainsi : je suis unique parce que je sais que je suis comme tout le monde. Damn it, on est confronté à un nouveau paradoxe Cobb. Par-dessus le marché, l’idée de supériorité comme une brisure avec le reste des êtres humains est une idée inconciliable, même inacceptable dans le fond des tripes ( pas en surface) pour celui qui est payé pour être aussi bien compris par tous. Mais oubliant au passage que ce n’est pas normal s’ils le sont, par tant de gens différents. Car au fond, ils ne parlent pas à leur cul et même si Eminem place en scret’ ce «  [i’m a] genius at work » en parlant de lui sur Hailie song, il n’imagine par que l’amour qu’il donne lui sera rendu en haine par ceux qu’ils considèrent aider par ses chansons puisqu’il est compris. Oui, ils sont haïssants et c’est ça leur réalité indigeste aux idoles qui ont tout eu à la force des bras, dans un combat à arme égale où ils en ont chié : « But I swear one way or another I’ma make these fuckin’ haters believe it » clame Eminem dans Drop the World. Ces haters-là, même s’ils semblent parler de rappeurs, symbolisent un ressenti qu’il n’avait pas sur la condition humaine. Contre lequel ils ne pouvaient pas se défendre depuis la mort de Proof. Il en sait long sur la haine, il avait certes déjà écrit « you hate me because you ain’t me » mais cette fois c’est une jalousie de fait, injuste, pas le choix d’une âme perdue, et ça le renvoie au bienfondé du pourquoi de son travail et de sa vision si c’est ainsi. D’ailleurs que sont-ils devenus ces auditeurs ? Ceux à qui ils parlaient, qui le cautionnaient…rien. Tout est tombé d’un coup sur sa tête : en fait ils étaient haï pour avoir réussi tout en faisant avaler la pillulle aux jeunes qu’il était marrant et qu’on était légitime de vivre aussi libre, prônant l’individu au-dessus du collectif. Il a vu qu’il était seulement perçu comme un gracié du système sans de surcroît en payer le prix : c’est à dire le sort funeste qu’on attend d’une étoile filante, éclatante mais fugitive. Ceux à qui ils parlaient en sont venus à subir la vie et à le considérer comme un fantasme de jeunesse. Bref, il a compris qu’on l’aimerait mort, et la preuve en est de son retour, sa résurrection l’an passé puisqu’elle a été validé parce qu’il est tombé. Qu’il a changé, mûri, qu’il n’est plus un impertinent attardé et drogué. Certes il a su se relever et prouver qu’il était toujours en phase avec les gens ( au travers des ventes), mais pour la société ce qui compte c’est qu’il soit enfin tombé. Et devenu différent. Un modèle propre. C’est l’idéal pour la collectivité puisqu’en intronisant un trouble-fête, elle prouve sa tolérance et son ouverture d’esprit. Bah ouais avec le temps, tout le monde a lu les lyrics de slim shady et on voit bien l’intelligence sereine qui en émane au-delà de la colère qu’elle a suscité. Il usait de sa liberté d’expression. Point barre. Le fond de cette histoire c’est qu’il ne devait plus être une exception à la règle : c’est à dire un modèle de réussite fulgurante et légitime via la liberté et l’accomplissement de soi. Il ne pouvait pas être reconnu et resté cet être différent. Dire que l’individu passe avant le collectif, qu’il le définit au lieu d’y être conditionné. Ce serait arriver à une démocratie accomplie ou la liberté façonne l’individu et le rend responsable. Car la démocratie actuelle déteste plus que tout les différences, elle a peur que son manque de barrière se transforme en anarchie : le tous égaux en droit a été depuis longtemps traduit par une uniformité rassurante de la pensée et une peur doublement viscérale de l’être différent : à la fois perçue comme insulte  suprême par chacun face à sa propre insuffisance et ses propres limites et politiquement, un danger car il prouve qu’une autre voie  est possible. (Edit : A l’époque du moins, le système politique a depuis changé avec Obama.)

                      Mais tout ce truc de l’agacement du commun sur l’exceptionnel, quelque part toléré quand on vit la routine, si Eminem en a souffert c’est uniquement parce qu’en 2006 Proof décède. La première pierre de son projet. Donc Lil Wayne fait coup double : il trouve une personne à son niveau et aussi un compagnon sincère. Dans Lighters et Way I am, à l’égal de Kurt dans Rape me, Eminem clame que la haine est son carburant : en vrai c’est l’amitié. La vraie. Très rare et rien à voir avec les couvertures pour dormir. Proof c’est son socle à lui. Qu’il a élargi sans s’en rendre compte à ses nombreux auditeurs qui l’admiraient. Eminem n’a pas eu de père, on connaît le sort qu’il a fait à sa mère le poursuivant en justice pour de l’argent ( depuis le pardon est arrivé) et il fait une tentative d’en finir l’année avant d’être connu. C’est pourquoi il voulait aider  les auditeurs et les en sortir comme lui s’en était sorti en leur communiquant sa façon de penser. C’est surtout pourquoi il n’a pas pu les juger, et n’a pas pu admettre sans douleur la haine et la jalousie fondamentale quand à sa success story par l’amérique entière. C’est le système qui veut ça et Eminem le vit alors difficilement au départ Proof. Et par n’impotre comment : avec un sentiment de culpabilité gigantesque. Rappelons qu’un an avant la mort de son meilleur ami, Eminem a fait un clip où Proof meurt dans les conditions dont il va mourir. Sa propre obscénité vient-elle de se retourner contre lui ? Son pilier est parti dans les pires conditions. Ça devient un nœud gordien. S’il coupe mal, l’artiste ne voudra pas revenir  (Its been real). Et la nouvelle génération se marre d’abord car ils ne savent pas ce qu’il a réalisé de son vivant. Allant jusqu’à remettre en doute son talent.  Doctor Dre a lui eu le rôle d’un père artistique, et la fidélité  que lui voue Eminem (même encore en septembre 2010) va en réalité bien au-delà de la seule gratitude de l’avoir sorti du trou. Il cherchait un nouvel appui : Dre ça reste le mentor, la vie professionnelle, Lil Wayne l’alter ego, le concurrent, et rien à voir avec l’amitié irremplaçable du pote d’enfance, Proof, avec qui il a tout construit.

Entre en scène, Royce 5’9’ et ça c’est pur. Et c’est dur car Eminem n’est plus un inconnu, alors comment connaître de nouvelles relations saines. Royce ça a des airs de Proof car il le connaît depuis longtemps, ils se sont brouillés méchamment mais se retrouvent récemment après leur parcours de vie. Royce lui renvoie sa juste image : il sait qu’Eminem est l’un des maîtres actuels du rap et voit sa haute moralité, il est vrai. Il ne tourne pas autour, il ne jalouse pas, il est bien avec ça dans ses pompes, dans un milieu où c’est presque impossible puisque le jeu est être de mauvaise foi sur le talent d’autrui. Royce 5’9’ fait l’inverse et lui déclare son amour :

 » And I aint gotta stop the beat a minute

To tell Shady I love him the same way that he did Dr Dre on the Chronic

Tell him how real he is or how high I am

Or how I would kill for him for him to know it

[…]

And now I’m the second best I can deal with that  » – Lighters

                      Individu jusqu’au bout des ongles, personne n’a jamais reconnu avec autant de don de soi le talent de Slim. C’est une amitié pure qui se fout du poids de Shady. En soi tout est dit dans l’antithèse The second best…( tout comme la fausse équivalence entre Bad et Evil. Il y a en vérité une graduation sous-jacente : le mal, le mauvais d’un côté et l’essence même du mal, le diabolique. L’élève et le maître.) Et juste dans le couplet avant Eminem de régler ce qu’il pense vraiment de Lil Wayne et de qui s’est passé entre eux : I’m a 6’8 ! ( en référence à 6 foot 7 foot). C’est pas un affront bête et méchant. Il avait avoué qu’il avait été – dans sa dépression – jaloux de Lil Wayne ( Talking 2 Myslef) et qu’il avait failli écrire bêtement des insultes contre lui (parce qu’il ne sentait plus centre de l’attention des auditeurs, écrit-il).  Maintenant qu’il est clean, que la guérison est totale, il exprime ce qu’il l’avait dérangé : il considère Lil Wayne, il vaut son 6’7 mais lui vaut un poil au-dessus, c’est l’exception de l’exception, c’est le 6’8 ! Et au regard de l’œuvre d’Eminem c’est juste. Il est parti plus profond, a mené plus de luttes, s’est frotté au dur et ne fait pas que de bons sons, il agit sur la société. D’ailleurs dans leur rencontre, Eminem a aussi aidé Lil Wayne, lui a tendu la main et son expérience en retour. Comme s’il était arrivé à temps, avant que Lil Wayne ne vive le dur ce que lui avait vécu. (D’ailleurs Lil Wayne est parti carrément après Rebirth dans I’m not human being. Aujourd’hui c’est ainsi qu’il se traduit : en surhomme. Alors que Eminem tire de cette leçon une humanité retrouvée, sa vision première des choses mais enrichie. Il voit les lâches et les battants.) Lil Wayne est un pirate, un être à-part, génial et écrire une bête d’article sur Rebirth serait facile. Mais Eminem a un langage au niveau du conscient incroyable : l’intensité vibrante du poète et la précision rationnel de l’écrivain. Le réel c’est son truc plus que quiconque. Et il parvient à le traduire dans un langage simple et universel. Il ne s’en rendait peut-être pas compte à l’époque, mais il perçoit son inconscient, et celui des autres, et le fait émerger dans la conscience. Tout avait tellement bien marché qu’il était sûr finalement de n’avoir pour lui que le courage d’être celui qui dit. Et aujourd’hui, il est redevenu l’être seul, sans l’illusion de la bienveillance passive de la masse qui attendrait la liberté de l’être à tout prix, et Bad Meets Evil c’est son retour énervé d’avoir vécu ce qu’il n’aurait pas du vivre. En fait il voit qu’il a toujours été seul derrière les apparences et qu’il ne doit rien à personne, puisque son argent vient de sa victoire légitime dans la bataille de l’être.

EMINEM SECOND MOUVEMENT

 

                  EMINEM SHOW est l’album le plus important et impressionnant d’Eminem. Parce que c’est celui sur lequel 99% des artistes buttent, se foirent et disparaissent à jamais. C’est là où lui a crevé un plafond intellectuel. Celui où il s’est attaqué aux problèmes de groupes sociaux : comment un rappeur aussi personnel, dont l’œuvre ressemblait à une auto-psychanalyse prêt a aller jusqu’au scatologique est parvenu à voir le monde avec la même rage et vérité que ses propres ennuis. Avec Sing for the moment il passe sans soucis de The Way I Am à The Way We Are. Élargie à tous les rappeurs et même aux rockers ( puisqu’il reprend Dream on d’Aerosmith), justifiant et ancrant le droit à leur condition et liberté d’expression totale. Il ouvre pas pour rien l’album sur White America une harangue puissante sur l’hypocrisie du monde des lotis, et il passe un cran dans la psychanalyse violant un tabou, le droit de haïr sa mère et en public, avec Cleaning out my closets. C’est l’année d’avant avec Fight Music sur D12 Devil’s night qu’il ouvre le bal de ce don de la compréhension collectif via l’individuel : il épingle le monde intouchable des affaires et commence un appel à la révolte justifiée. Il se met à trouver toujours le nerf dans les concepts les plus flous et insaisissables et parvient à y insuffler sa rage de vivre. Cet exploit lui permet de dépasser le stupide élan d’une révolte conceptuelle, jamais sa dimension politique va engloutir son individualité comme beaucoup quand il intègre les idées de classes. C’est l’inverse. Son feu ne s’éteindra plus. Jusqu’à Mosh le cas d’école. Morceau pas bien reçu. Voilà comment cet homme de l’art pur soi-disant, (puisqu’au pire on se dit que sa technique  parfaite suffit à le cautionner) se fait à son propre étonnement porte-parole. C’est la surprise puis la critique pour ne plus être l’agitateur amusant  à qui on pardonne tout et s’improviser leader politique. (D’ailleurs même wikipédia depuis le retour l’an passé d’Eminem à enlever une appréciation négative à la mention de Mosh. Les temps changent.) C’est sûr ENCORE l’album d’avant la chute, le premier hic se fait sentir. Il n’est plus suivi.  Mauvaise vente aux côtés des deux précédents. Proof va mourir et six mois après deux témoignages importants, les derniers pendants longtemps, se retrouvent sur D12 Re-Up : No Apologies (contraire de All Apologies de Nirvana, mais même thême) et Public Enemy No1. Le ton change. Il se défend dans le premier et fait ce qu’il refera dans Bad Meets Evil : The Sequel : Hell : il n’est pas insultant il fait son taf’ de rappeur. Preuve qu’il se sent ébranlé et remis en question, car il dit « je ne suis pas has been c’est toi qui est largué ». Et la paranoïa n’est pas loin dans le second où il se croit sur écoute par le gouvernement. Qu’il le fut ou pas, c’est l’expression d’un profond sentiment d’insécurité dû à la perte de Proof. Ce doit étrange pour lui car il a toujours senti qu’on l’attendrait au tournant, se défendait d’un mauvais coup en mettant toujours tout à plat, jouant la transparence sur tout les sujets, et lorsqu’il touche avec Mosh à la politique, il voit son meilleur ami mourir comme dans son clip du même album. Rétrospectivement Mosh reste d’une effroyable lucidité et justesse. Le parfait discours dans le parfait écrin.

                         Et sa dimension politique refait surface aujourd’hui dans Above The Law, enfin il ose reprendre ce thème qu’il comprend constitutif de sa personnalité  :

“ Sometimes life seems so unfortunate, that’s why I don’t give a shit. 

  The poor stay poor, the rich get richer, it’s just so disproportionate.

 You don’t know just what I’ve gone through, that’s why I would rather show you

 Just how far that I can take it, every rule, I’m breaking it ”

 

LE FIN MOT : FREEDOM IS NOT EASY

                 Mais dans tout ça, comment fait-il Eminem ? Marshall Bruce Mathers c’est la démonstration la plus poussée et éclatante de l’individuation comme la prescrit JUNG. L’individuation c’est quand le Soi s’extirpe du supra-personnel, l’inconscient collectif. Le milieu, la cellule familiale, et toutes les forces en jeu plus grandes que l’individu qu’il faut combattre pour qu’une personnalité soit sienne, choisie et indivisible. C’est comme si au regard de sa vie de merde en arrivant sur terre, il avait développé naturellement ce don supra jeune pour survivre et ce pourquoi il en a fait le but de sa vie. Eminem ne perd jamais le fil de son être car il a protégé ses énergies psychiques les plus intimes rattachés à son édification personnelle, à son identité. Chacune de ses pensées est scotchées à ses énergies vitales et il a violemment retiré celle qui n’était pas lui, mais venant de l’extérieur. Ouille, ça fait mal et c’est dangereux. C’est pourquoi toute sa vie est une : écrire lui est vitale pour identifier ce qui perturbe son équilibre individuel et il nous le vend donc il en vit. Ainsi il ne peut pas perdre la boussole et se conquiert à chaque fois plus. En fait il trie. Il sent donc le moindre écart et toute force aussi puissante soit-elle ne peut plus engloutir son Soi. Hypocrisie, illusion, fausse humilité, mouvement de masse, auto-censure, les millions de dollars, il s’en fout. C’est ça son fameux Way I am, ou Just don’t give a fuck et pas juste je hais bêtement tout le monde donc je me sens fort car la connerie me protège. C’est pour ça qu’il est arrivé en bousculant tout le monde et en ne tombant jamais. Il était libre et ancré à la vie, pas eux. C’est aussi cela qu’il fait qu’il voit toujours clair, puisqu’il sait comment se construit l’être en vrai, que tous ce qu’ils touchent se transforme en or, puisque son point de vue est libéré de parasites, et que rien ne lui donne de vertige existentiel. J’veux dire la surmédiatisation par là, vu que c’est ce à quoi elle sert : mettre la lumière crue sur un être jusqu’à ce qu’il disparaisse, fonde dans la masse et retourne à la maison, apeuré, voire détruit. Eminem a fait tout l’inverse : il a tout montré et montré qu’il assumait toute sa personne. Son être n’est plus éparpillé, ou mal identifié, son Soi a émergé et sa personnalité n’est accrochée qu’à lui-même. MOSH c’est l’exemple parfait : tout le peuple américain a décroché, a été emporté, transformé par les événements politiques : lui non. Césure. Et c’est même cette violente attaque de désinformation du système en place qu’il a senti venir titiller en son âme qui l’a poussé à écrire ce morceau. Il l’a identifié comme une menace à son être : on voulait le faire autre, lui insuffler de fausses émotions. Et il a commencé sa carrière avec Slim Shady car il percevait, sans faire sienne, les idées nauséabondes de la classe populaires. D’un côté il ne pouvait contester qu’elle l’habitait et d’un autre côté il ne pouvait dire que c’était ce qu’il pensait vraiment. Il les a alors objectivé à travers un fantasme Slim Shady. Et bim ! succès. Car il a exprimé artistiquement ce combat intérieur entre les élans collectifs qui engloutissent celles plus libres et personnelles. En fait, il a exprimé sa distance avec l’inconscient collectif, et s’en est débarrassé définitivement grâce à cet avatar. Plus il a avancé dans sa carrière, plus Eminem a pris le dessus sur Slim et rapidement son personnage artistique ne suffisait plus tant il était vrai et il est arrivé à la source de M&M c’est à dire : Marshall Matthers.

                           D’où la solution à la confusion qu’il a dû combattre, entre sa relation aux auditeurs et lui. L’individuation n’est pas du tout l’individualisme. C’est même tout le contraire : la première est une succession de mues et la seconde pousse à ne jamais changer, à camper son personnage. Aujourd’hui on vend implicitement l’individualisme comme seule liberté : les plus malléables qui en ont fait les frais direct ce sont les adolescents puisque les marchés les courtisent. L’individualisme vise à la séparation, car si on est clôt, on voit tôt ou tard l’autre d’un œil chelou. Elle alourdit l’être en donnant un poids considérable à un moment de la vie, qu’on s’identifie âme et corps à ce Soi  passager qui devrait mourir pour mûrir. Et qu’on vient à craindre de tuer car on est sûr d’être cette personne.  On y a mis tant d’investissement au lieu de le prendre plus légèrement, que le passage rituel d’antan ne se fait plus. Ces jeunes pas politisés (puisqu’aucun contact avec le monde de l’économie, donc même une politisation serait à tord) sont de vrais pompe à fric pour les parents : le système est là pour habiller leur fantasme.  Cette envie démentielle d’individualisme à rencontrer l’individuation d’Eminem et les deux ont cru s’entendre : la liberté d’Eminem les a nourri. Mais une fois arrivé à maturité, l’individualisme ne pouvait finalement rien donné de neuf, que du vieux.  Ils ont cru qu’il avait baissé en régime quand lui a bien vu qu’ils ne le comprenaient plus. En gros ces auditeurs prenaient toute liberté pour ce qu’elle est sans se soucier de savoir les fondements de cette liberté tant qu’elle était un cri décomplexé.  Sans savoir que dans le monde adulte, la liberté est une fragilité soit qu’on cache si elle ne parvient pas à éclore en choix, soit qu’on a choisi d’oublier depuis longtemps. C’est même ce qu’on appelle la désillusion et ce sur quoi se bâtit le mythe de la nostalgie lycéenne (devenant d’un coup de baguette magique dans la mémoire le summum de la liberté et du bonheur, un Eden perdu.). Bref le moment classique de la rupture ou de la renonciation au soi pour suivre le collectif et se perdre un peu plus encore. Pour qu’un être comme Eminem reste et fasse chier sans être détruit ou être auto-détruit par la haine qu’il a suscité ce n’était pas par magie : c’est par ce concept d’une liberté réelle et acquise intelligemment car basé sur des étapes de maturation intellectuelle qui lui a fait successivement comprendre le spectre de la nature humaine. Un combat. On dit qu’il est changeant : oui puisque le monde s’organise atour de lui,  et non l’inverse. Ce processus  complexe de l’âme sont des étapes de désillusions successives où la réalité et de plus en plus présente, parfois douloureuse, souvent limpide, tandis que l’individualisme ne se nourrit à l’inverse que d’illusions sur soi, illusions qui se gonflent et se répandent sur le monde à mesure que l’on ne sait plus rien sur soi de vrai. Et quand ça éclate, ça fait mal aux dents ! Tandis qu’Eminem lui, plus il allait loin, plus il voyait, respirait dans notre inconscient collectif, l’articulait en réel dans sa bouche, oubliant – je pense – à quel point il est identifié chez les autres comme une part authentique de leur identité. Cela lui permet de toujours savoir à qui il s’adresse : les gens sont cloisonnés, ne comprennent des fois plus leur voisin, mais tous comprennent intimement un étranger. Car celui  qui va chercher un bout de Soi dans l’inconscient collectif pour savoir qui il est, à alors également dans les mains un bout de conscient collectif. D’où la compréhension du collectif par l’individuel. Eminem sait où est planté son identité, tandis que son jeune public vivait dans une confusion identitaire non-identifiée.

                       Il vient du bas, vit en haut et a retrouvé ses appuis. Son prochain album pourrait avoir une amplitude Nevermindesque car il va tellement vite ce mec, maintenant qu’il a intégré sa vraie position – qui n’était pas rappeur rigolo dont la réussite cautionnait le bon fonctionnement de la démocratie américaine – mais un authentique génie moderne. Maintenant qu’il a compris son vrai rapport à la masse en fait et qu’il s’est guéri de son choc affectif… Et ça fait combien de temps qu’un grand artiste de musique n’est pas arrivé à l’âge de la maturité. Qu’il ne s’est pas suicidé ou retiré soit dans le silence, soit dans la médiocrité narcissique vaincue par lui-même car arrivé au bout de sa soi-disante morale. Est-ce même arrivé, à ce niveau de popularité et d’exigence ? C’est justement parce qu’il n’a jamais revendiqué cette moralité, juste son être entier, que Marshall est le seul à l’être, moral. Car la conquête intégrale de soi par la liberté, envers et contre tous, ne pourra jamais connaître d’autre finalité.

By the time you hear this I will have already spiraled up /Au moment où vous écouterez ceci, je serais monter en flèche

I would never do nothin to let you cowards fuck my world up / Je ne laisserais jamais vous les lâches foutre mon monde en l’air

If I was you I would duck or get struck like lighting fighters/   Si j’était vous, j’esquiverais ou frapperait comme les avions de chasse

Keep fighting / Continuez à vous battre

Put your lighters up / Brandissez vos briquets

Point em’ skyward !Pointés les vers les cieux !

Had a dream, I was king / J’ai fait un rêve, j’étais roi

I woke up, Still KingMe suis réveillé, toujours roi “- Lighters

 

Edit : La Partie 2 de cette analyse lors de la sortie deux ans après de MMLP2 est à lire ici : Eminem 2 : décoller c’est atterir.

Edit * : Rajout de Phenomenal et Kings Never Die. 22 Juillet 2015 : Sortie de la Rage Au ventre.

Des Usages de la Liberté. I

Benjamin K. Framery – repris par EMINEM-CITY.Skyrock.com ici ou encore .

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3 commentaires Ajouter un commentaire

  1. JokeyezFX dit :

    Merci infiniment pour cet article si bien écrit et construit.
    Petite question cependant destinée à l’auteur de cet article, s’il veut bien se donner la peine de répondre ^^, j’aurai voulu avoir plus de précisions par rapport au titre « It’s been real » (qui n’est pas une réelle chanson, mais plutôt des adieux qui sont lus). J’ai lu sur l’net qu’il avait évrit ça avant la sortie du Relpase, voulant arrêter le rap.
    Donc si tout ça pouvait être remis plus précisément dans son contexte afin de trouver l’explication du « Comment Em’ en est venu à écrire ça? »
    Encore merci pour l’article!

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