L’Art Jaworski

 

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Le monde littéraire de fantasy française m’intriguait avant le couronnement de Jaworski. Ça s’est passé sur un petit site obscur et fourmillant, le cafard cosmique, et s’est fini babylonien avec les moutons électriques.

Pourquoi intriguait ? Je citerai le meilleur exemple pour me faire comprendre, une plume complexe dirons-nous, Damasio et «  La Horde du Contrevent ». Pour son époque il était un grand auteur de fantasy : cette époque ne savait pas conter. La Horde est à contresens : un conte se crée spontanément, invente confusément une nouvelle morale et le temps la transformera en sens, puis en philosophie. La Horde part d’une morale nietzschéenne pour la traduire dans un conte…c’est un contre-conte ! Et je pensais que si un esprit bien écrit en arrivait à faire ses choix en France, l’écart ne cesserait de se creuser.

Puis Jaworski.

Finalement lorsque j’ai lu cet auteur français je me suis senti enfin en paix : la France avait l’écrivain qu’elle méritait.

 ACTE I : JANUA VERA

Le Vieux Royaume est un univers éclaté, à la gloire passée, et c’est donc en fragments qu’on nous invite à le découvrir : huit contes, huit atmosphères, huit archétypes. Une structure légère aux thèmes capiteux. Autour du roi, de l’assassin, de la rêveuse, du condamné, du hameau soudé, des chevaliers le monde se découvre dans une précision sémantique qui ne chasse pas l’onirisme.

On pourrait considérer les nouvelles d’ouverture et de fermeture comme un arc narratif sur la figure de l’écrivain. On ouvre avec Janua Vera sur le monarque troublé, et quelle description ! , et on ferme le recueil dans le sur-denuement avec Le Confident. On commence donc avec celui qui détient une parole quasi-sacré, la parole que tous écoutent, la parole qui rend fébrile l’entourage à l’idée qu’elle puisse se taire. On clôt avec l’écoute profonde qui deviendra parole de vie d’autrui. Le privilège et le drame de l’écrivain, sa splendeur et son absence de lumière. Quelle merveille de clore ce recueil par la découverte qu’il existe un confident à ce confident, c’est le lecteur, et un terme au trouble du Roi-Dieu : c’est le destin. Ces deux figures subtiles autour de la parole enserrent bien un recueil qui ne sera pas avare en mots.

Car Jean-Philippe Jaworski a une vaste connaissance des mots. Et ce qui le rend à part dans sa manière d’écrire de la fantasy c’est qu’il y vient par un billet détourné : habituellement, on crée des mots en Fantasy, on les invente, on nomme de nouvelles choses. La prose jaworskienne ressort les mots oubliés du français, ou peu usités, pour recréer un effet d’ailleurs avec des mots qui existent vraiment ! Cet ailleurs devient donc un ici. Ce qui me permet de dire bien que vous découvrirez un auteur de fantasy que la principale et insaisissable beauté des pages de Janua Vera c’est de revivre ce qu’a dû être le moyen-âge français. Au passage émerge même une  forme de sociologie du moyen-âge.

Et cet excès du langage n’est jamais pour briller chez cet auteur, c’est un partage de trouvailles linguistiques, c’est un rafraîchissement de la langue dont on ne se sent jamais mis à l’écart. Ce soucis du mot et de la virgule, du souffle et du pied, fait avec autant de règles, d’amour des lettres et de précisions dans un espace de liberté, la fantasy qui plus est française, permet la création d’une nouvelle syntaxe, on frôle la refonte épistémologique.

Ses fresques littéraires choisissent souvent pour modèle ceux en prise avec le monde : il ne transforme pas la boue en or, il trouve l’or dans la boue  – et écrit aussi la boue de l’or.

« Par contraste avec la luminosité maritime, l’ombre qui règne dans ces axes paraît mystérieuse et accueillante, comme s’il s’agissait des corridors monumentaux d’une cité palais plus que de la voirie malpropre des bas quartiers. » Janua Vera, Mauvaise donne.

 

jeanphilippejaworski

ACTE II : GAGNER LA GUERRE

Et quelle Guerre !

« Mauvaise donne » introduit le personnage phare de Jaworski, Benvenuto Gensufal, et son premier roman, Gagner la Guerre. Un roman, un bloc de muraille, un créneau. Le lectorat français encore charmé de la minutie du travail sur les huit nouvelles aux ambiances différentes, mi-angoissantes, mélancoliques, épiques, bucoliques, burlesques…bref, nous doutions de voir la même minutie de travail sur 684 pages ! Ecrit en petit. Il l’a fait. C’est grandiose :

La plume est agréable, sonnante, maîtrise le rythme et ne lâche une syllabe sans saveur.

Ma partie préférée, la structure, n’est pas en reste : articulée, pensée et posée. Le premier chapitre reste un de mes plus beaux souvenirs de lecture. Car derrière l’armada littéraire du monsieur se cache un conteur hors-pair. Car si j’aime l’art Jaworski c’est qu’il est conteur et vous tient à l’écoute et vous révèle de belles fins et vous réveille comme d’un songe dont l’oeuvre garde la trace.

La première force d’esprit de cet ouvrage, le premier créneau de l’auteur, c’est la pensée politique. C’est désappointant mais c’est la première vison du monde de l’auteur : Jaworski découle de l’histoire et sa finesse intellectuelle couplée à un grand bagage culturel poussée par la seule curiosité qui vaille, personnelle, lui permet de réaliser une grande fresque où la politique palpite, l’humanisme garde un tour retors et la manipulation est un emboîtement infini de faux semblant. Sans tomber dans le piège de cet exercice, c’est à dire figer la liberté des personnages, il l’épingle. Si Jean-Philippe Jaworski n’utilise pas, pour ses personnages, la raison dialectique, et très peu le sentiment poétique, c’est que c’est un travailleur génial. Beaucoup de « G » dans Gagner la Guerre.

« Nous refuserons, par exemple, d’entendre par «  génie » – au sens où l’on dit que Proust avait du génie ou qu’il était un « génie » – une puissance singulière de produire certaines œuvres, qui ne s’épuiserait pas, justement, dans la production de celles-ci. Le génie de Proust, ce n’est ni l’œuvre considéré isolement,ni le pouvoir subjectif de la produire : c’est l’œuvre considérée comme l’ensemble des manifestations de la personne. » Jean-Paul Sartre, L’Être et le néant.

ACTE III : ROIS DU MONDE

Belle photo de la première page

Avec joie, l’auteur ouvre en 2014 une nouvelle saga, longtemps attendue : celle-ci se déroule dans les balbutiements de notre Histoire  humaine, véritable et non plus imaginaire. Cette sensation de réel évoquée avec le moyen-âge de Janua Vera atteint ici un point d’orgue puisque les recherches s’appuient ouvertement sur du réel, et puisque l’imaginaire reste puissant : On rentre dans le Mythe.

Le fracas des cinquante premières pages reste aussi  un de mes merveilleux moments de lecture.

Et puis choqué du changement d’ambiance. Benvenuto Gersufal et le Podestat marquaient la double empreinte de l’auteur : le point de vue du miséreux, de l’humble et le grand penseur politique, le détenteur du pouvoir. Les deux ensemble font tanguer la navire : bien sûr on souffre le roman avec Benvenuto, on vit les hasards des pions, avec ce soupçon d’espoir démocratique de celui qui s’en tire avec ce qu’il sait faire malgré sa naissance. Un hommage en somme aux limites de la Démocratie à qui le temps fait toujours défaut puisqu’on lui reproche ce qu’elle ne peut toucher : le temps. C’est le temps qui écrase et non pas la loi en démocratie. C’est le temps qui l’empêche de briser les chaînes de traditions. La démocratie c’est la course contre la montre pour qu’elle ne s’effondre elle doit maintenir l’espoir en elle que c’est au bout que surgira l’égalité.

Bref. Changement d’ambiance. On tient avec Rois du monde l’épopée homérique. C’est neuf, c’est puissant, c’est émouvant. C’est vibrant, c’est étonnant, c’est délicieusement écrit. C’est un renouvellement du renouvellement qu’est déjà la proposition d’écriture de l’auteur en France. C’est personnel et c’est universel. C’est délicat à la lecture. C’est à lire et relire.

Au regard des belles lettres, Jaworski sera l’auteur français de notre temps qui restera car il parvient à faire pousser la tradition et cet épanouissement nous rappelle au présent ce que fut la nouvelle pensée au sortir du moyen-âge.

« Si l’homme ne peut embrasser le monde, c’est parce le monde fuit sous ses pas. Le monde      est une mélopée infiniment morne et infiniment multiple, le monde est un chemin aux horizons sans cesse recomposés, le monde est un royaume taillé dans la matière même du rêve. C’est une merveille ; une merveille indifférente, qui m’a appris la saveur de l’angoisse.

Le monde est un vertige

Toi aussi, marchand, tu es un voyageur. Toi aussi, tu as vu l’eau se précipiter sous l’étrave de tes navires, les nuages fuir dans le ciel aux teintes changeantes, les friches et la forêt envahir des champs cultivés naguère…Tu sais, comme moi, que rien n’est immuable, que tout est mouvement, tout est transitoire, et que seule la précarité de notre existence peut nous donner l’illusion de la permanence. Peut-être as-tu rêvé comme moi dans le murmure des forêts, dans la pénombre d’un de vos temples, ou devant le courant puissant des fleuves. Mais les arbres se couchent , mais la pierre s’effrite, mais les rivières s’ensablent. tout évolue, tout s’érode, tout passe ; et la chair même des vivants n’est que la matière des morts. Tu es un homme sagace, et je vois que tu saisis ma pensée. Les gens comme toi, je les sais rares, je les sais forts, je les estime. Moi, cette découverte a failli me tuer, et elle fut fatale pour l’homme que j’ai le plus admiré. »

 Introduction de Même pas mort, Rois du monde I.

Des Usages de la Liberté. 5.

Benji.Mai 2016.

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